Le corps, grand oublié de la performance au travail
- 24 Septembre 2026
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On parle beaucoup de charge mentale, de concentration, de sommeil et de biohacking pour tenir la cadence professionnelle. On parle beaucoup moins du corps lui même, celui qui reste assis huit heures devant un écran, qui répète le même geste des centaines de fois par jour, qui porte, qui tape, qui se tient dans une posture figée pendant une réunion en visioconférence. Pourtant c'est ce corps là qui, silencieusement, finit par lâcher.
Les troubles musculosquelettiques, que l'on désigne le plus souvent par leur sigle TMS, ne sont pas un problème périphérique. Ce sont aujourd'hui la première cause de maladie professionnelle en France.
Selon l'Institut national de recherche et de sécurité, ils représentent plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues et ont entraîné la perte de plus de 11 millions de journées de travail en une seule année.
Un chiffre encore plus récent, publié par l'Assurance Maladie Risques professionnels en avril 2026, situe désormais cette part à 88 % des maladies professionnelles reconnues.
Autrement dit, presque neuf maladies professionnelles sur dix en France proviennent aujourd'hui d'un dos, d'une épaule, d'un poignet ou d'un genou qui a fini par céder sous la répétition et la contrainte.

Le coût suit la même trajectoire. L'INRS chiffre à environ un milliard d'euros les cotisations supportées chaque année par les employeurs au titre du régime général pour ces seuls troubles.
De son côté, l'Assurance Maladie a mobilisé 139,5 millions d'euros en 2025 à travers son dispositif d'aide à la prévention des risques ergonomiques, preuve que la puissance publique elle même considère désormais le sujet comme prioritaire et non plus accessoire.
Ce que ces chiffres racontent, ce n'est pas seulement une statistique de santé au travail. C'est une manière de penser le travail qui a atteint ses limites.
Pendant longtemps, les TMS ont été perçus comme le problème des métiers manuels, de l'industrie, du bâtiment, de la logistique, secteurs que l'INRS identifie effectivement parmi les plus touchés. Mais le travail de bureau n'est pas épargné. L'écran, la souris, la position statique prolongée, les réunions enchaînées sans mouvement sont eux aussi des facteurs de risque reconnus par l'INRS.
Le col blanc immobile devant son ordinateur et l'ouvrier qui répète un geste sur une chaîne de production souffrent, au fond, du même mal : un corps que l'on a sorti de l'équation du travail, comme s'il n'était qu'un support pour la pensée ou pour la main, et non un système vivant qui a besoin de variation, de repos et de mouvement pour fonctionner correctement.
C'est là que le sujet devient une question de vision plutôt qu'une simple affaire de prévention réglementaire. Une entreprise qui traite les TMS uniquement par du matériel, un siège ergonomique, un repose poignet, un écran à la bonne hauteur, traite le symptôme sans toucher à la cause.
Le vrai levier se trouve dans l'organisation du travail elle même : la possibilité de changer de posture plusieurs fois par jour, l'alternance entre tâches, l'autonomie laissée aux salariés pour gérer leur rythme, la culture qui autorise à se lever, à marcher pendant un appel, à faire une pause sans culpabiliser. Les facteurs psychosociaux, l'intensité du travail, le manque d'autonomie, la pression temporelle, sont eux mêmes identifiés par l'INRS comme des causes directes de TMS, au même titre que la biomécanique. Le corps et l'esprit ne se dégradent jamais isolément l'un de l'autre.
Penser la santé physique au travail comme un investissement plutôt que comme une contrainte réglementaire change complètement la manière de l'aborder. Ce n'est pas une case à cocher pour le document unique d'évaluation des risques.
C'est un pari sur la durabilité d'une organisation, sur sa capacité à garder ses salariés en bonne forme et en poste sur la durée plutôt que de les voir partir en arrêt, en reconversion contrainte ou en invalidité. Les 11 millions de journées perdues chaque année en France ne sont pas une fatalité biomécanique. Elles sont le résultat cumulé de milliers de décisions d'organisation, prises poste par poste, réunion par réunion, journée par journée.
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